Faut-il des « français traditionnels » pour parler de Diversité ?


Mercredi dernier, le sénateur UMP Gérard Longuet faisait réagir la France entière en expliquant que la nomination de Malek Boutih à la tête de la HALDE n’était pas une bonne idée car il faudrait plutôt un « français traditionnel », type Louis Schweitzer. Aussitôt, cette sortie a suscité des réactions enflammées, rappelant son parcours, son engagement il y a quarante ans dans un groupe d’extrême droite, etc… Je ne vous fait pas une redite de l’histoire, même moi qui n’ai pas la télé et n’écoute pas beaucoup la radio, je n’ai pas pu y couper, donc j’imagine que vous êtes tous parfaitement au courant.

Au-delà de ce cas particulier, cette histoire m’a fait réfléchir car elle fait écho à une énorme engueulade que j’ai eu avec un collègue il y a quelques jours.
Il se trouve que je travaille au sein d’une équipe « Promotion de la Diversité », composée quasi exclusivement de POC (les « people of color » de nos amis américains).
Le collègue en question m’assène lors d’un déjeuner : « De toutes façons, la composition de l’équipe est ridicule, ça sent l’opération de com’, il n’y a que des noirs ! ».
Ce à quoi je réponds, passablement agacée parce que ce n’était pas la première fois qu’il me disait cela : « Est ce que cela signifie pour toi que Truc, Machine, Chose et moi n’avons pas la compétence nécessaire pour faire notre boulot ? Penses-tu que nous devons ce travail uniquement à notre couleur de peau ? ».

Je vous passe la suite de la discussion, qui a très vite dégénéré, notamment parce que, même si je percevais le fait que d’un point de vue stratégique, affecter uniquement des gens de couleur à l’équipe diversité est peut-être peu judicieux, je savais que les gens de l’équipe avaient : 1/ un vrai intérêt pour le sujet et 2/ une vraie compétence également.
De mon point de vue, son argument, même s’il ne tenait pas du racisme mais plus d’une question de ressources humaines en termes de composition d’équipe, était choquant car il consistait à définir une personne d’abord par sa couleur de peau. Alors que pour moi, que ma chef vienne du Sénégal et ma collègue de Guadeloupe m’est complètement indifférent,puisqu’elles sont passionnées par le sujet, efficaces et sympa.

Dans le débat Gérard Longuet / HALDE / Malek Boutih, je crois que la question est exactement la même.
Peut-être que Gérard Longuet est raciste, je ne le connais pas personnellement et ne peut en juger. Toujours est-il que je comprends ce qu’il a voulu dire par « il faudrait un français traditionnel » : en termes d’image, une fois de plus, le message est effectivement plus fort si c’est un homme/blanc/non discriminé qui porte le message de la Diversité. Si, au contraire, s’installe à la tête de la HALDE une femme/un noir/un handicapé, on le soupçonnera toujours de rechercher son intérêt personnel, de ne porter le message que parce qu’il le sert… Je pense que c’est cela, la crainte de Gérard Longuet (avec le fait que Malek Boutih soit de gauche, mais bon, si on rentre dans ce débat, on s’écarte du sujet).

Je peux comprendre l’argument, mais il continue néanmoins à me choquer, tout comme mon collègue m’a choqué lors du déjeuner que j’évoquais plus haut :

– Si on ne veut que d’un « français traditionnel » à la tête de toutes les instances dédiées à la promotion de l’égalité, de la diversité et de la lutte contre les discriminations… est-ce à dire que jamais les femmes, les noirs, les maghrébins, les handicapés, les gays y auront accès ? Du coup on les discrimine de peur que le message de la non-discrimination ne passe pas bien ! Très efficace !

– Si on continue, encore et encore, à définir un « français traditionnel » et des « français non-traditionnels », la société n’avancera jamais !
Malek Boutih est né en France, il est français, point final. Ca veut dire quoi, traditionnel, non traditionnel ? Et est-ce qu’il y a des français « non-traditionnels » un peu plus traditionnels que d’autres ? Les descendants d’immigrés Italiens, Espagnols, Polonais sont-ils plus traditionnels que les descendants de Sénégalais et de Marocains ?
Non,  si l’on veut que cette société change, il va falloir enfin juger les gens sur leur compétence en faisant fi de leur origine ! Malek Boutih est-il apte a gérer la HALDE ? Si oui, donnez-lui la HALDE à gérer et jugez-le sur ses résultats.

– Par ailleurs, la société change aussi avec ce qu’on lui donne à voir. Des études ont prouvé (je n’ai plus la source mais je peux vous la retrouver) qu’on trouvait beau ce qu’on avait vu étant bébé. Un enfant grandissant dans une famille danoise verra le monde avec des critères de beauté qui lui sont propres, pareil en Inde, pareil au Guatemala. De même, on trouve également légitime ce que l’on a vu enfant.
Un enfant américain qui aura grandit sous la présidence d’Obama aura du mal à comprendre et à accepter un discours du type « les Noirs sont destinés à être nos serviteurs muhahaha » puisqu’il aura vu que le chef de son état est lui-même Noir.
Bref, pour en revenir à Malek Boutih, mais également à tous les représentants des minorités visibles, invisibles, aux femmes également ; plus nous en verrons, aux plus hauts niveaux, plus notre (je dis notre, je parle de la société hein) regard changera. Jusqu’à ce qu’un jour, on n’évoque plus la couleur des gens quand on retrace leur parcours. Parce que cela ne semblera plus un critère pertinent.

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